Le dessin, bien plus fort que les mots
ENTRETIEN AVEC TAREKScénariste français, Tarek a su se faire une place parmi les grands de la bande dessinée. Dessins épurés, mise en scène cinématographique, personnages magnifiquement travaillés… caractérisent sa nouvelle trilogie ‘Sir Arthur Benton’ !
Tarek, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Après des études d’histoire médiévale et d’histoire de l’art à la Sorbonne, j’ai passé un an et demi à l’université de Tunis pour parfaire mon niveau d’Arabe classique. Ensuite, j’ai vécu deux ans à Damas pour y accomplir ma coopération en tant que professeur de français et animateur culturel. Durant ces séjours, j’ai voyagé dans les pays voisins, de la Turquie à l’Algérie… De ces périples, j’ai rapporté de nombreux clichés que je compte un jour utiliser pour faire un ou plusieurs livres illustrés. De retour en France, j’ai signé deux séries chez Vents d’Ouest : l’une avec Kheredine, qui n’est d’ailleurs jamais sortie ! et l’autre avec Ivan Gomez Montero, ‘Le prophète de Tadmor’. Je suis donc scénariste de bande dessinée depuis 1999, mais j’avais auparavent publié en 1991 ‘Paris Tonkar’, un livre d’art sur les graffitis. De cet ouvrage, devenu une référence, je garde un souvenir un peu nostalgique.
Comment vous est venue cette passion pour la bande dessinée ?
Par hasard, lors d’une rencontre avec Kheredine sur les bancs de la fac dans les années 90… Il m’a présenté à Cromwell (dessinateur) puis à Eric Gratien (scénariste), deux auteurs qui avaient déjà publié plusieurs albums. Bref, ces personnes ont surtout réveillé en moi une ancienne passion enfouie, celle d’un lecteur assidu de ‘Spécial Strange’, ‘Kiwi’ et ‘Nova’… Mais aussi de Pratt, Tardi et Moebius ! Depuis j’en ai fait ma profession… C’est tout simplement une envie de raconter des histoires, librement et sans contrainte, une envie de faire de la BD aussi…
Vous avez longtemps raconté des récits pour les petits. D’où vient cette envie d’écrire sur des sujets plus graves, plus matures ?
La BD jeunesse me permet de m’évader, d’être très libre dans la narration car les enfants sont très curieux et n’attendent que deux choses : la surprise et l’émotion ! En revanche, je n’avais pas encore travaillé sur les sujets que je maîtrise ou qui me passionnent : le Moyen Age, la mystique, l’histoire en général et la politique… Mais chaque chose en son temps : la précipitation est la caractéristique des personnes qui n’apprécient pas les choses à leur juste valeur. Pour revenir à la question de départ : l’envie de faire des albums pour les adultes avec ce type de sujet est en moi depuis mes débuts. Il n’y a pas revirement mais ouverture sur d’autres champs narratifs : la jeunesse continue en ayant un discours et un dessin encore plus pointu et, en parallèle, je commence des séries plus adultes avec ‘Raspoutine et Le Tsar fou’ par exemple qui paraîtra bientôt.
Comment est née la genèse de votre nouvelle série ‘Sir Arthur Benton’ ?
Le fait historique m’intéresse depuis très longtemps : la seconde guerre mondiale encore plus peut être… La situation politique actuelle, les différents antagonismes qui ont marqué
Le siècle passé s’expliquent sous le prisme de ce conflit terrible qui ont vu les valeurs démocratiques et/ou humanistes bafouées par un continent tout entier. Des rencontres, comme avec une dame sortant de sa commode sa tenue de prisonnière à Dachau, et des moments émouvants nous obligent à nous poser des questions sur ce qui s’est passé avant notre naissance. La BD m’offre la possibilité de parler de choses graves tout en restant didactique. Le dessin exprime des sentiments bien plus forts que des mots ; cette alchimie me convient parfaitement. ‘Sir Arthur Benton’ inaugure d’autres récits plus ou moins historiques qui doivent sortir en 2005 et 2006. Ce n’est qu’un début…
Pourquoi avoir choisi de raconter la face cachée des services de renseignements ?
Les services secrets par définition n’agissent pas au grand jour. Cette part de mystère, de complots ou de manigances m’attire depuis que l’envie d’écrire flatte mon imagination. Il me semble qu’il n’existe que très peu, voire aucune BD, qui raconte la guerre de l’ombre entre 1929 et 1945.
Cette histoire particulièrement documentée s’appuie sur des faits historiques avérés. Quelle est alors la part d’imaginaire ?Tout ce qui se passe dans notre BD entre Benton et Marchand n’a jamais eu lieu officiellement - certaines choses se sont produites mais ailleurs avec des agents qui ont existé. En revanche, les archives nous ont prouvé l’implication d’Anglais, d’Américains ou de Suisses dans la montée au pouvoir d’Hitler. ‘Sir Arthur Benton’ n’est qu’un récit fictif fortement inspiré de faits avérés dans une réalité historique réelle… En général, les auteurs de bande dessinée se sentent obligés d’ajouter du surnaturel aux nazis pour les rendre abjectes. La réalité est hélas pire que la fiction !
Comment est née votre rencontre avec le dessinateur Stéphane Perger ?
Cet album est le fruit de notre première collaboration. Stéphane est un ami d’enfance de Laurent Astier qui était à l’époque mon voisin. Il m’a mis en contact avec lui lorsque je lui ai dit que je voulais travailler sur cette période. En discutant avec Stéphane, nous avons eu envie de travailler ensemble…
Est-ce par provocation où par devoir de mémoire que vous avez conçu la couverture de l’album ?La couverture n’a pas été pensée pour choquer mais pour interpeller. Elle contribue à ce que le lecteur prenne le temps de regarder l’intérieur et découvre ainsi le contenu. Il y a une symbolique dans la composition : Benton est la 4ème branche de la svastika, il en sort comme faisant partie de celle-ci et se retrouve à l’extrême droite de la couverture. Je ne suis pas du genre à provoquer pour provoquer, je préfère susciter l’intérêt et la curiosité. Il ne faut pas oublier ce qui s’est passé… Jamais ! Les témoins de l’époque étant de moins en moins nombreux, la mémoire transmise entre les générations va bientôt disparaître au profit des livres d’histoire. Il faut parler de cette période sans arrière pensée et sans enjoliver la réalité : oublier, c’est tuer une seconde fois les victimes de ce conflit et les combattants de la liberté !
A la fin de ce premier tome, on a vraiment envie de connaître la suite, pouvez-vous nous dévoiler l’évolution de l’intrigue ?
Le 2nd tome se déroule surtout en Allemagne et en Pologne entre 1942 et 1943. Il aura pour titre “Wannsee, 1942”, et sortira en novembre 2005. Les premières pages risquent de surprendre, Marchand rencontrant une personne qui a marqué notre histoire ! Le dernier tome se déroulera sur le front de l’Est et se terminera à Berlin en 1945. Le rôle de la résistance allemande et polonaise ne sera pas occulter comme on a tendance à le faire ! Il y a deux fins possibles, je n’ai pas encore décidé laquelle j’allais choisir… Stéphane est le seul à être au courant et nous en reparlerons le moment venu.
Dorothy Glaiman pour Evene.fr - Mars 2005
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